NOUVELLE : LE PALACE

L'homme en bleu traversa la place à la recherche d'un tabac. Un marchand ambulant servait des glaces à l'eau dans la moiteur de l'après-midi. Une mouche se posa sur son nez. Il ne la chassa pas, tenaillé par le besoin pressant de cigarettes. Il aperçut la carotte mirifique après dix bonnes minutes de marche dans une rue adjacente de l'avenue des Ternes. Son achat effectué, serein, prêt à toutes les aventures, il aperçut un taxi et observa la femme qui en descendait avec curiosité. Elle était vêtue d'un tailleur rose, et parfumée de façon subtile. Sa chevelure rousse flamboyait dans le soleil mordoré de la fin d'après-midi. Elle paya le montant de sa course et pénétra à l'intérieur du palace. Désoeuvré, désorienté, l'homme en bleu la suivit à l'intérieur de l'hotel. Au comptoir, l'employé lui tendit sa clef tout en lui adressant un discours grandiloquent. Elle ne l'écouta pas, s'empara de la clef et se dirigea vers l'ascenseur. Perdu dans son sillage parfumé, l'homme en bleu la suivit jusqu'à la porte de sa suite. Il s'assit en tailleur sur la moquette épaisse du hall en attendant qu'elle ressortît. Soudain la porte s'ouvrit. Il se mit prestement sur son céans et se tourna vers elle. La femme était entièrement dénudée. La seule chose qu'elle portait était un collier de rubis. Ses cheveux dénoués formaient des volutes amoureuses. Elle lui dit : "Que voulez-vous ?" Il la scruta, en proie à une émotion indicible. Puis il lui répondit : "Je n'ai pas de feu." Elle pénétra à l'intérieur de la chambre, et prit un briquet qui se trouvait dans son sac. L'objet en or miroita lorqu'elle lui offrit sa flamme. Elle referma la porte et il dévala l'escalier tout en pensant au splendide collier.
Le mystère de cette suite d'une couleur ambrée et de cette femme entièrement nue le fit presque courir dans l'avenue. Il se morfondit quelques instants au souvenir de son mensonge et sa fuite lui parut plus stupide encore. Cette ville du sud de la France lui était étrangère, absurde dans sa conformité à la tranquillité bourgeoise et parfaitement incompréhensible. Il ne pouvait démêler l'émotion que lui avait fait ressentir cette peau d'albâtre de celle qui s'était emparée de lui à la vue de ce merveilleux bijou. Femme écrin dans une chambre fourreau. La lumière tournoyait à la périphérie de sa vision. L'insolence de cette femme altière le fouetta au coeur de sa vanité. Parvenu dans une rue commerçante, il fit halte dans une épicerie et y acheta des tranches de jambon. Le coeur palpitant, les doigts brillants de phosphate, il suputa ses chances de rentrer dans les faveurs de l'inconnue. Il vit son reflet dans une vitrine, sa calvitie naissante et son allure peu faraude. Il empoigna son paquet de cigarettes, regarda sa montre et demanda son chemin à une femme âgée. La ville cossue le narguait maintenant dans la quiétude de la soirée. Il se dit : "J'ai trente-cinq ans, 300 euros sur mon compte en banque, et je n'ai plus l'espace intérieur pour rêver à une vie autre. Je règle ma note demain matin et je rentre à Lyon." Il frotta sa chaussure contre son pantalon, essaya des lunettes de soleil devant le présentoir de la boutique, et compta les cigarettes dans son paquet. Le mardi est un jour morne lorsque l'on n'a pas plus de cinq euros à dépenser.

NOUVELLE : LA JEUNE FILLE ET LA MORT

Le corps git à ses côtés. La mort a figé le jeune homme dans une expression tragique, torturée. Le corps est en partie tourné vers le sol, la bouche est crispée, les yeux grand ouverts regardent un point qui n'existe plus.
La jeune femme est prostrée, livide, les yeux secs d'avoir versé trop de larmes. Elle s'agenouille, caresse de la paume la figure de son frère, et ferme ses yeux. Puis elle arrange sa coiffure. Elle le peigne soigneusement, prend un peu d'eau et lui nettoie le visage. Les traits fort beaux apparaissent soudain dans toute leur netteté. Elle arrange ses habits ensanglantés, dépose son glaive le long de son flanc, puis, à pleines mains, tout en murmurant un chant funèbre, elle recueille la terre tout autour de la dépouille, et la dépose sur le corps de son frère. Elle creuse sous le cadavre, lentement, de façon précise, ses ongles sont tout noirs, ses mains crevassées s'agitent, utiles, ses sourcils enfin détendus forment un arc serein, ses yeux brillent. Bientôt le corps s'enfonce dans le sol, il ne fait plus qu'affleurer, dépouille naufragée dans l'instant à tout jamais immobile, et le cortège insolite des soldats forme un ballet dérisoire autour de la jeune femme et de son frère défunt. Lentement, elle le pousse vers l'autre rive, poignée de terre après poignée, tout à son ouvrage. A l'orée de l'autre monde, les dieux l'attendent, sereins. Le souffle de la jeune femme est court maintenant, ses mains s'immobilisent un instant, comme des ailes, elle implore le ciel d'accueillir son frère, son regard s'élève et fixe les nuages mouvants indifférents à la souffrance humaine. L'âme de son frère s'échappe de son corps meurtri, graduellement, elle est encore à proximité de sa dépouille, Léonora peut le sentir. Le corps a disparu sous la terre, la jeune fille amasse patiemment un tumulus. L'âme s'éloigne maintenant de la scène, les dieux l'accueillent dans leur mansuétude, Léonora contemple son frère qui lui tourne le dos, elle ne peut pas voir l'expression de son visage, la lumière dorée souligne sa silhouette, ses cheveux brillent. Léonora a fini son travail, elle se relève endolorie et danse lentement, les bras élevés, paumes ouvertes, pour sacraliser l'entrée de son frère dans le royaume d'Hadès. Puis elle verse le restant de l'eau sur la tombe, secoue ses vêtements, pose son manteau sur ses épaules et fait trois pas en arrière tout en contemplant le tumulus. Le ciel est gris comme une nausée, tout autour les soldats s'agitent, transportant les corps pour les brûler. Prise d'un sanglot, Léonora murmure "Va en paix" et se détourne du champ de bataille. Elle s'éloigne doucement. Le rite est accompli.

FIN

 

NOUVELLE : LA PLAGE

Il est seize heures à Mayotte. La fournaise de l'après-midi est propice à la sieste. Les lézards cherchent l'abri des creux pour se dérober au regard des passants dans le village. Un peu plus loin à gauche, le chemin qui mène à la plage. Le sable est brûlant. La végétation qui borde le chemin fournit une ombre propice aux promeneurs. Des fleurs multicolores s'épanouissent en bouquets flamboyants. 16H10. L'océan déferle au loin dans un bruissement caillouteux. Sur le sable les ombres s'allongent. Des enfants se baignent en poussant des cris stridents. Un joli parasol tourne avec le vent. Un gros homme joue au ballon avec son enfant. Un chien patauge dans l'eau avec frénésie, à la recherche d'un bâton que lui a lancé son maître. Quelques serviettes disposées ça et là forment des tapis criards sur l'ocre du sable. Un petit enfant goûte d'une banane, tandis que sa mère essuie ses jambes à gestes pressés. Une radio diffuse un match. Quelques paillottes se dessinent sur la ligne des arbres qui bordent la plage. L'océan turquoise est parsemé de crêtes d'écume. De gros rochers servent de refuge aux oiseaux. Une femme songeuse marche à grands pas sur la plage. 16H15. D'abord, je ne vois que son dos. Il porte un chapeau de paille à large rebords. Le vieil homme que je regarde peint. Il mélange soigneusement ses pigments. Ses avant-bras, humides de sueur, révèlent des poils roux mordorés sous le soleil. Il porte une alliance à la main gauche. Sa brosse, très empâtée, heurte la toile à petits coups feutrés. D'abord, je ne vois que du jaune. J'étais persudadée qu'il peignait la plage, je cherche du jaune dans le paysage, mes yeux explorent la toile et tout à coup je vois ce qu'il peint : de gros tournesols hélicoïdaux, fous, transfigurés, épais, ouverts à la lumière, à l'image de son âme. Il a un pansement sur l'oreille. 16H20.  Je quitte le vieil homme, et je vais m'asseoir sur le sable mouillé. FIN